Entre crise énergétique, nominations controversées et interrogations sur la gestion des marchés publics, les récents événements de Nouakchott ravivent un débat fondamental : la Mauritanie est-elle gouvernée au nom de l’intérêt général ou au bénéfice de réseaux d’influence et de privilèges ?
Au lendemain de l’annonce de la composition du nouveau gouvernement, les langues se délient et les désillusions s’expriment. Pour une partie de l’opinion publique, l’espoir d’un véritable changement au sommet de l’exécutif semble avoir cédé la place à une profonde déception.
Il faut dire que les signes annonciateurs d’un remaniement d’envergure n’avaient pas manqué. La visite personnelle du chef de l’État sur les lieux des incendies ayant affecté les installations électriques de Nouakchott, la convocation des membres du gouvernement et, surtout, la mise en place d’une commission d’enquête indépendante confiée à l’ancien ministre Kane Ousmane : tous ces événements avaient nourri l’espoir d’une clarification des responsabilités et, peut-être, d’une remise en question des pratiques de gouvernance.
Tous les ingrédients semblaient réunis pour un scénario digne d’un film hollywoodien : une capitale plongée dans l’obscurité, des infrastructures stratégiques en difficulté, une commission d’enquête et un pouvoir politique apparemment décidé à faire toute la lumière sur les événements.
Mais le dénouement a laissé plus d’un Mauritanien perplexe. Car au-delà des désagréments provoqués par les coupures d’électricité, cette crise soulève une question autrement plus grave : celle de la sécurité des infrastructures vitales du pays. Une capitale privée d’électricité pendant de longues périodes n’est pas simplement confrontée à un problème technique. C’est toute la chaîne de sécurité, de prévention, de maintenance et de continuité des services essentiels qui mérite d’être examinée.
Qu’aurait-il pu se produire si cette paralysie avait affecté durablement les hôpitaux, les réseaux de communication, l’approvisionnement en eau ou les services de sécurité ? La question mérite d’être posée, tant les conséquences potentielles d’une telle défaillance dépassent largement le simple inconfort des ménages.
Un remaniement qui détourne le regard des véritables enjeux
Puis survient la démission du Premier ministre, suivie presque aussitôt de sa reconduction. Un épisode politique qui, au lieu de dissiper les interrogations, semble avoir déplacé le centre du débat public.
Exit, ou presque, les questions relatives aux conclusions de la commission d’enquête. Place désormais au jeu des nominations, aux équilibres communautaires et aux calculs politiques.
Qui a été nommé ministre ? De quelle tribu est-il issu ? De quelle région vient-il ? À quelle famille appartient-il ? Combien de Beydanes, de Haratines ou de Négro-Mauritaniens siègent désormais au gouvernement ?
Ces questions occupent une place récurrente dans le débat politique mauritanien. La représentation des différentes composantes nationales est certes une préoccupation légitime dans un pays marqué par de profondes inégalités historiques. Mais elle ne saurait, à elle seule, tenir lieu de politique publique, encore moins dispenser les gouvernants de rendre compte de leurs décisions.
Pendant que l’attention se concentre sur la répartition des portefeuilles ministériels, les difficultés quotidiennes de la population demeurent. Celles de ces familles qui peinent à joindre les deux bouts. De ces parents qui ne savent plus comment financer la scolarité de leurs enfants. De ces citoyens qui regardent, impuissants, se creuser le fossé entre leurs conditions de vie et celles d’une élite dont les enfants fréquentent des établissements scolaires autrement plus favorisés, dont les cours sont dispensés dans des langues autre que celle imposée au reste de la population.
Pour ces Mauritaniens, la véritable question n’est pas de savoir qui a obtenu quel ministère, mais de comprendre pourquoi les services publics essentiels peinent encore à répondre à leurs besoins les plus élémentaires.
Quand le patronyme semble devenir un passeport pour les responsabilités
La déception est d’autant plus profonde que certaines nominations ravivent une interrogation ancienne : quelle place reste-t-il au mérite dans l’accès aux hautes fonctions de l’État ?
La présence de descendants d’anciens ministres, de hauts officiers ou de dignitaires dans l’atelage gouvernemental ne constitue évidemment pas, en soi, une preuve de népotisme. Les enfants de personnalités influentes ont, comme tous les citoyens, le droit de servir leur pays.
Mais lorsque les mêmes cercles familiaux semblent se retrouver, génération après génération, à proximité des centres de décision, il devient légitime de s’interroger sur les mécanismes de sélection et sur l’égalité réelle des chances.
Sommes-nous encore dans une République où les responsabilités se méritent par les compétences, l’intégrité et le travail ? Ou assistons-nous progressivement à l’installation d’une forme de monarchie informelle, dans laquelle le patronyme, les relations familiales et la proximité avec le pouvoir finissent par peser davantage que les qualifications ?
La question n’est pas de condamner des individus en raison de leur filiation. Elle est de savoir si les institutions garantissent à chaque citoyen, quelle que soit son origine sociale, une chance équitable d’accéder aux responsabilités.
Une République ne se mesure pas seulement à l’existence d’une Constitution, d’élections ou d’un gouvernement. Elle se mesure aussi à la capacité de ses institutions à faire prévaloir l’intérêt général sur les intérêts particuliers. Et c’est bien là à mon humble avis que se trouve la réponse aux incendies survenus dans les centrales électriques.
Le rapport Kane : des questions qui exigent des réponses
C’est précisément dans ce contexte que les conclusions présentées par la commission d’enquête présidée par Kane Ousmane prennent une importance particulière.
Les éléments évoqués publiquement au sujet de la fourniture de câbles électriques à la SOMELEC soulèvent des interrogations qui méritent un examen approfondi.
Quelle entreprise a obtenu les marchés concernés ? Qui en sont les propriétaires et les bénéficiaires effectifs ? Selon quels critères cette entreprise a-t-elle été sélectionnée ? Les procédures de passation des marchés ont-elles respecté les exigences de transparence et de concurrence ?
Autant de questions auxquelles seules des investigations documentées et contradictoires peuvent apporter des réponses crédibles.
Il serait prématuré de conclure à des faits de corruption ou de favoritisme sans disposer des contrats, des documents d’attribution, des conclusions techniques et des éléments permettant d’établir d’éventuelles responsabilités. Mais il serait tout aussi préoccupant que ces interrogations restent sans réponse.
Si le journalisme d’investigation a encore les moyens d’exercer pleinement sa mission en Mauritanie, voilà un dossier qui mérite toute son attention. Car au-delà d’un éventuel dysfonctionnement technique, c’est la transparence dans la gestion des ressources publiques qui se trouve en question.
Quand la mauvaise gouvernance devient une menace pour la sécurité collective
Le véritable enjeu de cette crise dépasse donc la seule question de l’électricité.
Lorsqu’un État ne garantit pas une surveillance suffisante de ses infrastructures stratégiques, lorsque les procédures de contrôle manquent de transparence et lorsque les responsabilités demeurent difficiles à établir, les conséquences peuvent devenir considérables.
La sécurité énergétique n’est pas un luxe. Elle constitue une condition essentielle au fonctionnement des hôpitaux, des entreprises, des administrations et, plus largement, de l’économie nationale.
Le népotisme et la corruption, lorsqu’ils sont établis, ne sont pas seulement des manquements à l’éthique publique. Ils peuvent aussi compromettre la qualité des investissements, fragiliser les institutions et exposer les citoyens à des risques évitables.
C’est pourquoi la crise de Nouakchott doit être l’occasion d’un débat de fond sur la gouvernance, la compétence des responsables, la transparence des marchés publics et l’obligation de rendre des comptes.
Car un pays ne peut durablement prétendre au développement si l’accès aux responsabilités dépend davantage des réseaux d’influence que du mérite, ni garantir la sécurité de ses citoyens si les défaillances de ses infrastructures ne donnent lieu à aucune clarification publique.
La Mauritanie a besoin de lumière. Pas seulement celle qui éclaire ses rues, ses maisons et ses entreprises, mais aussi celle de la transparence, de la justice et de la responsabilité publique.
Et cette lumière-là ne devrait jamais dépendre du nom de famille de ceux qui nous gouvernent.
Abdoulaye Sow
Houston, TX
USA


