Il vous incombe de mettre fin à la farce judiciaire dont je suis victime, orchestrée par des politiciens et des hommes d’affaires corrompus, a écrit l’ex Chef de l’Etat Mohamed Ould Abdel Aziz dans une lettre adressée au Président de la République Mohamed Ould Cheikh El Ghazouani.
Cette farce a commencé par la privation de ma liberté et vise maintenant à dilapider mes biens, ainsi que ceux de mes enfants et de mes proches. Vous en portez l’entière responsabilité, aujourd’hui comme demain, a ajouté Aziz dans une lettre dont ci-après l’intégralité :
Texte de la lettre adressée par l’ancien président Mohamed Ould Abdel Aziz au président au pouvoir Mohamed Ould Cheikh Ghazouani
À Son Excellence le Président de la République, Mohamed Ould Mohamed Ahmed
Monsieur le Président,
Près de sept ans se sont écoulés depuis le 2 août 2019. Je me dois de vous informer que, durant cette période, grâce à la guidance divine, des décisions judiciaires définitives et exécutoires ont été rendues en ma faveur, m’exonérant totalement de toute responsabilité pour un quelconque crime contre l’État ou tout acte portant atteinte à l’intégrité et à la sincérité dans l’exercice de mes fonctions de Président de la République.
Les arrêts de la Cour suprême ont confirmé les jugements des juridictions anticorruption spécialisées devant lesquelles j’ai comparu, réfutant la fausseté et la fabrication des accusations portées contre moi en vertu de la loi 2016-014 relative à la lutte contre la corruption. Ces décisions ont confirmé mon acquittement des accusations de :
– Abus d’influence.
– Abus de pouvoir.
– Détournement de biens fonciers appartenant à l’État.
– Perception d’avantages matériels indus de la part d’une entité publique.
– Ingérence dans des activités commerciales incompatibles avec mes fonctions officielles, notamment par le biais de contrats et d’enchères dont j’ai tiré profit.
– Octroi de privilèges injustifiés dans le domaine des marchés publics.
Grâce à cet acquittement concernant l’utilisation de fonds publics et d’État, je suis sorti de cette épreuve avec une paix intérieure et une sérénité qui me soutiendront pour le reste de ma vie. Je suis rassuré par le soutien d’Allah, qui a déjoué les manœuvres des calomniateurs et réduit à néant leurs efforts visant à ternir mon image.
Cependant, la tyrannie de ceux qui ont orchestré cette « grande calomnie », usant de leur pouvoir et de leur richesse, ne se contentait de rien de moins que de me priver de ma liberté de circulation, de me dépouiller de mes droits civiques et de confisquer mes biens.
À cette fin, et grâce à la manipulation d’un parquet partial, ils ont atteint leurs objectifs, au moyen d’une fabrication flagrante. Cette fabrication de preuves consistait à combiner des textes disparates hors de leur contexte et à méconnaître les principes juridiques fondamentaux.
Ainsi, la condamnation reposait sur l’accusation d’« enrichissement sans cause », laquelle, selon l’article 16 de la loi anticorruption, exige que le salarié soit dans l’incapacité de justifier l’augmentation de son patrimoine. Tel n’est pas mon cas, car la provenance de mon patrimoine est facilement vérifiable. Je l’avais déjà déclaré lors de la procédure de déclaration de patrimoine et j’ai également divulgué l’origine de tout bien non déclaré lorsque le tribunal m’a interrogé à ce sujet. En réponse aux insinuations persistantes et aux accusations voilées formulées par la « partie civile » à ce sujet, j’ai déclaré avec la plus grande clarté et précision :
– Que la somme de cinq millions cinq cent mille euros (5 500 000) en billets de deux cents euros (200) et cinq millions de dollars (5 000 000) en billets de cent dollars (100) m’ont été offerts personnellement après votre départ du pouvoir et avant mon départ du pays. J’ai également reçu de votre part cinquante véhicules Toyota Hilux, dont les clés étaient en possession du ministre de l’époque, l’actuel commissaire de l’Organisation de la Mise en Valeur du fleuve Sénégal.
Monsieur le Président,
Sans entrer davantage dans les détails, ce qui n’est pas approprié ici, le tribunal, par cette déclaration, a identifié la source de ce qui a été considéré comme un enrichissement sans cause, élément le plus significatif de l’augmentation estimée des actifs déclarés. Toutefois, pour fonder la condamnation, le tribunal a considéré que les fonds liés aux campagnes électorales ne constituaient pas une source légitime, conformément aux dispositions de la loi n° 2006-035 du 2 novembre 2006 relative au financement des campagnes électorales. Cette loi ne saurait cependant justifier la conclusion du tribunal, qui a combiné la condamnation pour violation de cette loi avec une sanction issue de la loi anticorruption, pour les raisons suivantes :
1. La loi n° 2006-035 relative au financement des campagnes électorales est critiquée, entre autres :
– Les organes chargés de son application n’ont été désignés pour aucune des élections tenues depuis sa promulgation, et les personnes visées par cette loi n’ont respecté aucune de ses dispositions, la rendant de fait caduque.
Elle ne concerne que les candidats dans les circonscriptions uninominales et les candidats en tête de liste dans les circonscriptions à liste de parti. Ma dernière expérience en la matière remonte aux élections présidentielles de 2014 (deux ans avant la promulgation de la loi anticorruption).
De plus, elle ne contient aucune disposition pénale autre que celles mentionnées à l’article 14, qui stipule qu’un candidat qui enfreint la réglementation financière en vigueur sera puni soit d’une amende de 400 000 à 10 000 000 d’ouguiyas, soit d’une peine d’emprisonnement d’un mois à un an, soit de l’une de ces deux seules sanctions.
2. Ce stratagème, conçu pour commettre une infraction virtuelle, même au regard des dispositions de la loi anticorruption (« enrichissement illicite »), est insuffisant pour atteindre l’objectif des conspirateurs, à savoir me dépouiller de mes biens comme ils l’espéraient :
– L’article 29 de la loi n° 2016-014 dispose que le gel et la saisie, durant les phases d’instruction et d’enquête préliminaires, sont limités aux fonds provenant de l’infraction ou y étant liés.
– L’article 30 de la même loi, lors du prononcé de la confiscation à titre de peine, dispose qu’elle ne concerne que les biens du condamné obtenus par l’infraction, et rien d’autre.
– Le jugement de première instance, l’arrêt de la cour d’appel et l’arrêt de la chambre criminelle de la Cour de cassation ont confirmé ces mêmes dispositions, limitant la confiscation à « l’ensemble de ses biens obtenus par la commission de ces infractions, quelle qu’en soit la nature, au profit du Trésor public ».
Malgré tout cela, et malgré vos décisions de justice et votre témoignage personnel selon lequel mes biens sont exempts de fonds publics mauritaniens, l’ensemble de mes biens personnels, y compris :
– Ce que je possédais avant 2016, date de la loi sur laquelle le procès s’est fondé, a été saisi par des décisions arbitraires et autoritaires. Le principe est que les lois ne doivent pas être rétroactives.
– Ce que j’ai acquis après la fin de mon mandat présidentiel, dont vous êtes personnellement à l’origine.
– Mes droits financiers découlant de mes salaires perçus durant mon mandat, et la privation des avantages qui me revenaient en tant qu’ancien président et général de l’armée.
– Même les biens que j’ai déclarés.
Dès les premiers instants de l’accusation, tous ces biens ont été confiés à des mains peu fiables, qui ont été manipulées de multiples façons.
Et ses effets sont manifestes.
De plus, les biens d’adultes comme de mineurs, membres de ma famille proche et élargie, ont été saisis sans aucun fondement légal.
Pire encore, de nombreuses personnes de mon entourage ont été victimes de cette entente, subissant la même dépossession que moi, en tant que cible directe, et que mes proches !
Dans tous les jugements et décisions rendus par les tribunaux, les biens saisis n’ont pas été précisés. En témoignent les éléments suivants :
– La Cour d’appel, malgré le caractère définitif de sa décision en la matière (054/2025), a réexaminé, par sa décision n° 0060/2026 du 31 mars 2026, les pourvois et demandes relatifs à la restitution de biens qui, s’ils avaient été inclus dans la décision n° 054/2025, auraient définitivement établi la propriété de ces biens et les auraient rendus inattaquables.
L’équipe représentant la partie civile, dans son mémoire adressé à la Chambre criminelle de la Cour suprême – dernière instance à examiner l’affaire – a critiqué le jugement initial et l’arrêt de la Cour d’appel pour l’absence de cette précision.
Actuellement, compte tenu du déroulement des événements, ils procèdent à la vente de tous les biens saisis sous couvert de gel ou de saisie conservatoire au profit de l’enquête préliminaire, et enfin, de confiscation, sans aucun mandat d’exécution juridiquement valable !
L’une des premières difficultés entravant la mise en œuvre de la décision n° 54/2025 du 14 mai 2025 réside dans le fait que les biens susceptibles de confiscation, selon son libellé, sont des « fonds provenant d’activités criminelles », sans que la décision ne les énumère ni ne les définisse.
Monsieur le Président,
Ce n’est pas un hasard si la loi a été respectée en limitant la confiscation aux « fonds provenant d’activités criminelles », comme le stipule le texte de loi (article 30 de la loi anticorruption) et le jugement de condamnation. Ou, si l’affaire était étendue à l’ensemble des biens volés, la mise en œuvre de cette décision serait impossible – notamment pour commencer les ventes en proposant à la vente les voitures que vous m’avez offertes : la Cadillac que vous avez importée d’Amérique avant votre entrée en fonction, celle que vous avez offerte à la femme que vous appeliez « ma sœur » lors du lancement de votre campagne de 2019, ainsi que les cinquante (50) voitures que vous m’avez généreusement données.
Ce ne serait pas un hasard, car ce cadeau représentait mon talon d’Achille, le point faible par lequel j’ai été pris pour cible :
– Il était à l’origine de l’enrichissement illicite, qu’ils ont arbitrairement qualifié d’« illégitime » pour justifier la sanction principale, à savoir la privation de mes droits civiques.
– Plus tard, considérant la gestion de ces fonds par le biais de dépôts et de dons comme du blanchiment d’argent, ils ont invoqué une loi relative au produit du terrorisme et du trafic de stupéfiants, et m’ont condamné à une peine de prison assortie d’une interdiction de voyager.
Enfin, pour assurer la pérennité de cette restriction le plus longtemps possible, le « blanchiment » des fonds est assorti d’une circonstance aggravante, de sorte que le résultat final corresponde aux attentes de la puissance conjuguée de l’argent et du pouvoir.
Mon entourage et moi-même avons subi un préjudice moral et matériel considérable à cause de ce cadeau. Mais le sentiment d’injustice le plus amer provient de la domination des commanditaires de la corruption et de leurs complices, d’autant plus confiants que, durant tout votre mandat, aucun mécanisme de contrôle n’a été mis en place à leur encontre, ni n’a pu suivre son cours pour rendre justice à la nation concernant ses richesses pillées et pour dissuader les hordes de corrompus qui persistent dans leurs méfaits.
Alors que nous approchons de la fin de votre septième année au pouvoir, votre bilan en matière de lutte contre la corruption équivaut à une peine de quinze ans. Vos tribunaux partiaux n’ont pas réussi à prouver qu’il ait détourné ne serait-ce qu’une fraction de l’argent du peuple.
Monsieur le Président,
J’ai décidé de m’adresser directement à vous par écrit, non pour solliciter votre intervention, mais pour appeler le peuple mauritanien à témoigner de l’ampleur et de la gravité de l’injustice dont j’ai été victime et qui, à tout le moins, bénéficie du soutien de votre régime.
Comment pourrait-il en être autrement, puisque vous, plus que quiconque, êtes conscient de cette injustice et l’avez rejetée, comme vous me l’avez personnellement affirmé, et comme l’a rapporté ultérieurement le député Biram Ould Dah, dans votre réponse à Ahmed Ould Daddah et Mohamed Ould Mouloud lors de leurs rencontres, lorsqu’ils ont exigé ma poursuite : vous connaissez parfaitement l’origine de ma fortune et elle n’a aucun lien avec des fonds publics.
Monsieur le Président,
Compte tenu de l’éducation que Dieu vous a donnée, quelle est votre position concernant les interdictions, les commandements, les promesses et les avertissements contenus dans les paroles du Tout-Puissant, le Contraignant, au sujet du témoignage : « Et ne dissimulez pas le témoignage, car quiconque le dissimule, son cœur est certes pécheur, et Dieu est parfaitement Connaisseur de ce que vous faites. » (Al-Baqarah 2:283) « Et ne mêlez pas la vérité au mensonge, et ne dissimulez pas la vérité alors que vous la connaissez. » (Al-Baqarah 2:42) « …et nous ne dissimulerons pas le témoignage de Dieu, car alors nous serions du nombre des pécheurs. » (Al-Ma’idah 5:106) « Ô vous qui… » Vous qui croyez, soyez fermes dans la justice, témoins de Dieu, même contre vous-mêmes ou contre vos parents et vos proches. Qu’on soit riche ou pauvre, Dieu est plus digne de l’un comme de l’autre. Ne suivez donc pas vos passions, de peur de vous égarer [de la justice]. Et si vous déformez [votre témoignage] ou refusez [de le donner], sachez que Dieu est parfaitement informé de ce que vous faites. (An-Nisa 4:135)
Monsieur le Président,
Il vous incombe de mettre fin à cette farce judiciaire, orchestrée par des politiciens et des hommes d’affaires corrompus. Cette farce a commencé par la privation de ma liberté et vise maintenant à dilapider mes biens, ainsi que ceux de mes enfants et de mes proches. Vous en portez l’entière responsabilité, aujourd’hui comme demain.
Les actions entreprises par l’« Office de la gestion des avoirs gelés, saisis et confisqués » ouvrent la voie à l’injustice et à ses multiples répercussions, car elles impliqueront des citoyens dans le détournement de fonds appartenant à autrui.
Les premiers d’entre eux, sous la direction de hauts fonctionnaires du ministère de la Justice, ont déjà commencé à fréquenter le service chargé de ces ventes.
Nos biens, non mentionnés dans vos décisions de justice et non abordés par celles-ci, demeurent juridiquement nuls et non avenus. Leur acquisition par quiconque, en aucune circonstance, repose sur le principe constitutionnel du droit de propriété et sur les conditions strictes encadrant son expropriation.
Nous attendons de vous, Monsieur le Président, compte tenu de l’autorité et des responsabilités qui vous incombent, que vous empêchiez toute nouvelle destruction de notre patrie.
Nous sommes victimes d’une double propriété, et chacun doit savoir que nos biens, dont vous avez vous-mêmes été témoins avant d’autres, sont indépendants des fonds publics, et que votre système judiciaire, dont vous présidez le Conseil suprême et dont vous vous empressez de respecter les décisions, a confirmé qu’ils le resteront de notre vivant.
Nouakchott, le 28 avril 2026
Ancien président de la République / Mohamed Ould Abdel Aziz


