« Il est temps que la société hassanophone accepte que les communautés noires de Mauritanie fassent étudier leurs langues »
La Mauritanie est un carrefour de civilisations, un espace où se croisent et se mêlent, depuis des siècles, les cultures arabo-berbères et négro-africaines.
Cette richesse se traduit aussi par une diversité linguistique reconnue : l’arabe hassani, le pulaar, le soninké et le wolof sont officiellement des langues nationales du pays.
Pourtant, des décennies après l’indépendance, une question reste en suspens, lourde de sens et de conséquences politiques : pourquoi les communautés noires de Mauritanie ne peuvent-elles pas pleinement faire étudier leurs langues dans un cadre scolaire, administratif et social normalisé ?
Entre 1979 et 1989, la Mauritanie a vécu une expérience unique : l’enseignement des quatre langues nationales, dont le pulaar, le soninké et le wolof, a été mis en place avec succès dans de nombreuses écoles.
Cette période a prouvé qu’il était possible d’articuler apprentissage de l’arabe, du français et des langues nationales, sans que cela ne porte atteinte à l’unité du pays.
Pourquoi cette avancée n’a-t-elle pas été consolidée, généralisée et inscrite durablement dans le système éducatif ?
Aujourd’hui, de nouvelles dispositions législatives réintroduisent progressivement les langues nationales à l’école, à titre expérimental.
Des organisations de la société civile, comme l’Organisation pour l’Officialisation des Langues Nationales (OLAN) et la Coordination des Associations culturelles de langues, appellent à une politique linguistique inclusive, gage de cohésion nationale et de diversité culturelle.
Mais ces avancées restent fragiles, contestées, parfois présentées comme une menace par certains discours nationalistes et exclusifs.
Il est temps que la société hassanophone accepte une vérité fondamentale : permettre aux communautés noires de Mauritanie de faire étudier leurs langues n’est ni un rejet de l’arabe, ni une remise en cause de l’identité hassanophone.
C’est, au contraire, un acte de maturité politique, de respect humain et de vision stratégique pour l’avenir du pays.
Accepter que le pulaar, le soninké et le wolof soient enseignés, promus et valorisés, c’est :
Reconnaître un droit fondamental : celui de chaque communauté de transmettre sa langue, sa culture et son histoire aux générations futures.
Renforcer la cohésion nationale : la reconnaissance linguistique réduit les frustrations, apaise les mémoires blessées et affaiblit les discours identitaires extrêmes.
Améliorer la réussite scolaire : de nombreuses études montrent que l’apprentissage dans la langue maternelle, au moins dans les premières années, favorise la compréhension, la motivation et la performance des élèves.
Affirmer une identité mauritanienne plurielle : une nation forte n’est pas une nation uniformisée, mais une nation qui assume sa diversité comme une richesse.
Refuser ce droit, c’est entretenir un climat de méfiance, nourrir les ressentiments et offrir un terrain fertile aux extrémismes de tous bords.
C’est aussi se priver d’un puissant levier de développement humain, social et culturel.
La société hassanophone, par son poids démographique, son influence politique et son rôle historique dans la construction de l’État mauritanien, a une responsabilité particulière dans ce débat.
Elle peut choisir de se replier sur une vision exclusive de l’identité, ou bien d’ouvrir la voie à une Mauritanie inclusive, où chaque enfant, qu’il parle hassani, pulaar, soninké ou wolof, se reconnaisse pleinement dans l’école, l’administration et l’espace public.
Permettre aux communautés noires de faire étudier leurs langues n’est pas une concession, c’est un acte de justice, de paix et de lucidité. C’est aussi, pour la société hassanophone, une occasion historique de montrer que l’unité nationale ne se construit pas contre les différences, mais avec elles.
La Mauritanie de demain sera inclusive, ou elle sera fragile. Le choix appartient à celles et ceux qui, aujourd’hui, ont la parole et le pouvoir.
Abdoulaziz DEME
Le 02 Septembre 2026


