L’école républicaine devait être le grand projet d’égalité du pouvoir mauritanien. Une école commune, capable de rapprocher les enfants du pays, de réduire les inégalités et de donner à chaque citoyen les mêmes chances de réussite.
Mais plusieurs années après le lancement de cette réforme, une question fondamentale demeure : l’école républicaine est-elle réellement en train de produire l’égalité ou risque-t-elle de renforcer certaines inégalités linguistiques et sociales ?
Le gouvernement affirme vouloir construire une école fondée sur l’unité nationale, l’équité et la cohésion sociale. La loi d’orientation de 2022 affirme elle-même que l’éducation doit être assurée sans discrimination liée notamment à l’origine sociale, culturelle ou linguistique.
Mais entre les principes affichés et la réalité vécue par les familles, le débat reste ouvert.
L’arabisation : une politique qui n’a pas réglé les inégalités
La Mauritanie a engagé depuis plusieurs décennies une politique d’arabisation de son système éducatif.
L’objectif pouvait être légitime : renforcer la langue officielle, l’identité nationale et l’accès au savoir.
Mais une question mérite aujourd’hui d’être posée sans tabou : l’arabisation a-t-elle réellement produit l’égalité scolaire promise ?
Les difficultés de l’école mauritanienne sont toujours là : faiblesse des résultats, disparités entre établissements, inégalités entre villes et zones rurales, différence de qualité entre les établissements et difficultés d’accès aux formations scientifiques et supérieures.
Et surtout, la question linguistique demeure particulièrement sensible pour les enfants dont la langue maternelle est le pulaar, le soninké ou le wolof.
La loi de 2022 reconnaît pourtant ces langues et prévoit leur introduction et leur développement dans le système éducatif. Elle prévoit même que les enfants soient enseignés dans leur langue maternelle, selon les conditions prévues par la réforme.
La question est donc simple : ces principes sont-ils réellement appliqués à la hauteur des ambitions annoncées ?
Pourquoi réduire la place du français ?
C’est l’autre grande interrogation.
Le français n’est pas simplement une langue étrangère en Mauritanie. Pour plusieurs générations de Mauritaniens, notamment dans les communautés pulaar, soninké et wolof, il a constitué une langue d’ouverture vers l’enseignement supérieur, l’administration, les sciences, l’Afrique de l’Ouest et le monde professionnel international.
De nombreux Mauritaniens ont été formés dans un système où l’arabe et le français coexistaient.
Or la réforme actuelle donne une place centrale à l’arabe tout en transformant progressivement la fonction du français. Pourtant, la loi de 2022 prévoit encore son enseignement dès la deuxième année du fondamental et envisage son utilisation comme langue d’enseignement de certaines matières scientifiques dans les cycles post-primaires.
Le problème n’est donc pas de demander la disparition de l’arabe.
Le problème est de savoir si la Mauritanie peut construire son avenir en réduisant l’accès de ses enfants à une langue internationale déjà largement maîtrisée par une partie de sa population.
Pourquoi opposer les langues ?
Pourquoi faudrait-il choisir entre arabe, français, anglais, pulaar, soninké et wolof ?
Un enfant mauritanien peut parfaitement maîtriser plusieurs langues. C’est même une richesse considérable pour un pays situé au carrefour du Maghreb, de l’Afrique de l’Ouest et du monde arabe.
Le français ne doit pas devenir une victime de la réforme
Il faut poser une question que certains responsables politiques ou éducatifs évitent peut-être :
La Mauritanie veut-elle réellement renforcer l’ouverture internationale de sa jeunesse, ou accepte-t-elle que le français devienne progressivement une langue réservée à ceux qui auront les moyens de l’apprendre en dehors de l’école publique ?
Car si l’école publique réduit fortement l’accès à une langue internationale tandis que les familles les plus riches peuvent payer des écoles privées, des cours particuliers ou envoyer leurs enfants étudier à l’étranger, le résultat pourrait être paradoxal.
La réforme destinée à unifier l’école pourrait alors produire une nouvelle fracture sociale.
Les enfants des familles modestes auraient une formation linguistique plus limitée, tandis que les enfants des élites continueraient à maîtriser l’arabe, le français et éventuellement l’anglais.
Ce scénario doit être évité.
La question des enfants noirs mauritaniens
C’est également sur ce terrain que le gouvernement doit accepter le débat.
Pour beaucoup de familles noires mauritaniennes, le français n’est pas une langue étrangère au sens social du terme. Il fait partie du parcours scolaire de nombreuses générations.
Ces familles ont investi dans l’éducation de leurs enfants et ont construit leur avenir professionnel dans un environnement où la maîtrise du français constituait un avantage important.
Il serait donc injuste de considérer la maîtrise du français comme un obstacle à l’identité mauritanienne.
Être arabophone ne devrait pas être une condition pour être pleinement mauritanien.
Et parler français ne signifie pas être moins attaché à la Mauritanie.
Au contraire, un enfant peut être profondément mauritanien, parler arabe, pulaar, soninké ou wolof, maîtriser le français et apprendre l’anglais.
C’est cela, une véritable ouverture éducative.
Le gouvernement doit répondre à une question sensible
Le gouvernement présente l’école républicaine comme un instrument d’égalité. Il affirme vouloir réhabiliter l’école publique et lutter contre les disparités.
Mais l’égalité ne consiste pas simplement à mettre tous les enfants dans les mêmes salles de classe.
L’égalité consiste à leur donner les mêmes outils pour réussir.
Si un enfant sort de l’école publique avec une maîtrise insuffisante des langues indispensables à ses études supérieures et au marché du travail, tandis qu’un enfant issu d’une famille privilégiée peut apprendre ces langues dans le privé ou à l’étranger, l’école commune ne suffira pas à garantir l’égalité.
La question est de savoir pourquoi un pays qui veut préparer sa jeunesse au monde devrait affaiblir l’une de ses principales langues d’ouverture internationale alors qu’il pourrait tout simplement renforcer le multilinguisme.
La Mauritanie n’a pas besoin de moins de langues, mais de plus de compétences
L’école républicaine devrait être capable de produire des citoyens qui maîtrisent plusieurs langues et plusieurs savoirs.
Un élève devrait pouvoir apprendre sa langue maternelle, maîtriser l’arabe, conserver un excellent niveau de français et accéder progressivement à l’anglais.
Ce modèle serait beaucoup plus conforme aux réalités économiques et géographiques de la Mauritanie.
La question que le gouvernement doit donc entendre n’est pas : « Faut-il choisir l’arabe ou le français ? »
Elle est beaucoup plus simple :
Pourquoi demander aux enfants de choisir lorsqu’ils peuvent apprendre les deux ?
Et surtout :
Pourquoi les enfants des familles pauvres devraient-ils être les premiers à perdre l’accès à une langue que les familles les plus favorisées pourront toujours continuer à acheter dans le privé ?
L’école républicaine ne doit pas fabriquer une jeunesse moins armée pour affronter le monde.
Elle doit fabriquer une jeunesse plus instruite, plus compétente, plus multilingue et mieux préparée que la génération précédente.
C’est à cette condition seulement que l’école républicaine pourra véritablement devenir une école de l’égalité.
Alioune Ly, Rédacteur en Chef


