En Mauritanie, la question des langues nationales n’est ni un simple débat culturel ni une controverse académique. Elle touche au cœur même de la citoyenneté, de l’égalité des chances et de la cohésion nationale. Tant que ce sujet restera marginalisé, minimisé ou abordé avec méfiance, le pays continuera de porter en lui une fracture silencieuse mais profonde.
La Mauritanie reconnaît officiellement plusieurs langues nationales : l’arabe, langue officielle, ainsi que le pulaar, le soninké et le wolof. Pourtant, dans la réalité quotidienne, cette reconnaissance demeure largement symbolique. L’administration, la justice, l’éducation et la majorité des services publics fonctionnent presque exclusivement en arabe, excluant de fait une partie importante de la population.
À cette situation s’ajoute un paradoxe rarement assumé : le français continue d’être utilisé dans une partie de l’administration, l’enseignement supérieur, la diplomatie et les affaires, sans cadre clair ni débat public assumé. Cette coexistence désordonnée des langues accentue la confusion linguistique et renforce les inégalités sociales, au détriment des citoyens les plus vulnérables.
Pour de nombreux Mauritaniens, notamment parmi les communautés négro-mauritaniennes, la langue constitue un obstacle majeur à l’accès aux droits. Comment comprendre une décision administrative, défendre ses intérêts devant un tribunal ou simplement remplir un formulaire lorsque la langue utilisée n’est pas la sienne ? Cette réalité engendre une inégalité structurelle, alimentant frustration, méfiance envers l’État et sentiment d’injustice.
L’école, censée être un levier d’intégration et de promotion sociale, reproduit elle aussi cette exclusion. Des milliers d’enfants commencent leur scolarité dans une langue qu’ils ne maîtrisent pas. Les conséquences sont connues : décrochage scolaire, échecs répétés et marginalisation précoce. Cette inégalité est d’autant plus choquante que les enfants des dignitaires et des élites politiques sont majoritairement scolarisés dans des établissements occidentaux ou à l’étranger, dans des systèmes éducatifs multilingues, pendant que la majorité des enfants mauritaniens subissent un enseignement mal adapté à leur réalité linguistique.
Pourtant, l’expérience d’autres pays démontre qu’une politique linguistique inclusive est non seulement possible, mais bénéfique. L’Afrique du Sud, en reconnaissant onze langues officielles, a posé les bases constitutionnelles d’une égalité linguistique. La Tunisie bien que l’arabe reste la seule langue officielle, assume un bilinguisme fonctionnel arabe–français dans l’administration, l’enseignement supérieur et l’économie. Ce pragmatisme linguistique, même sans reconnaissance formelle d’autres langues, illustre qu’un État arabe peut gérer plusieurs langues sans crise identitaire. L’Éthiopie, de son côté, utilise les langues locales dans l’administration et l’enseignement primaire afin de rapprocher l’État de ses citoyens. Ces exemples montrent qu’inclure les langues nationales ne fragilise pas l’unité nationale : elle la renforce.
Le débat sur les langues nationales est pourtant trop souvent instrumentalisé en Mauritanie. Certains y voient une menace pour l’unité nationale ou pour la place de l’arabe. Cette crainte est infondée. Reconnaître et valoriser le pulaar, le soninké et le wolof ne signifie ni affaiblir l’arabe ni diviser le pays. Bien au contraire, une politique linguistique équitable renforcerait le sentiment d’appartenance nationale et la confiance envers l’État.
L’unité ne se construit pas par l’effacement des différences, mais par leur reconnaissance juste et équilibrée. Une nation forte est celle qui accepte sa diversité et la transforme en richesse. En refusant d’intégrer pleinement les langues nationales dans la vie publique, la Mauritanie prive une partie de ses citoyens de visibilité, de dignité et de participation réelle à la vie nationale.
Il est temps d’aller au-delà des discours et d’engager des réformes concrètes : traduction systématique des documents administratifs essentiels, formation multilingue des agents publics, intégration progressive des langues nationales dans l’enseignement et les médias publics, et soutien à la production culturelle et intellectuelle dans ces langues.
Au fond, la question des langues nationales en Mauritanie est une question de justice sociale et d’égalité citoyenne. La repousser, c’est entretenir les frustrations et fragiliser le vivre-ensemble. L’affronter avec lucidité et courage peut, au contraire, devenir un puissant levier de réconciliation nationale.
Reconnaître pleinement les langues nationales, ce n’est pas choisir un camp. C’est choisir la Mauritanie, dans toute sa diversité, et affirmer que chaque citoyen, quelle que soit sa langue maternelle, a droit à la même dignité et aux mêmes opportunités.
Les étoiles brillent dans le ciel
Alioune Ly, Redacteur en Chef
alioune@senalioune.com




















