La Mauritanie se trouve aujourd’hui à un tournant décisif de son histoire politique. À l’heure où les appels au dialogue national se multiplient et où les attentes de la population demeurent fortes, une question centrale s’impose : le pays dispose-t-il du leadership politique capable de transformer un dialogue annoncé en une véritable refondation nationale ? Plus que jamais, la Mauritanie a besoin d’un dirigeant à la hauteur de Frederik de Klerk, non pour reproduire mécaniquement l’expérience sud-africaine, mais pour incarner un courage politique comparable face aux blocages structurels et aux fractures profondes de la société.
Frederik de Klerk restera dans l’histoire comme l’homme qui, alors qu’il était issu du système de l’apartheid, a compris que la survie de son pays passait par la fin d’un ordre injuste et par le dialogue avec ceux qu’il avait longtemps combattus. Son mérite n’a pas été l’absence de fautes passées, mais la lucidité de reconnaître que la perpétuation du statu quo conduisait inévitablement à l’impasse, voire au chaos. En Mauritanie, le contexte est différent, mais la logique historique est similaire : sans rupture politique courageuse, les mêmes causes continueront de produire les mêmes effets.
Depuis des décennies, la Mauritanie vit au rythme de dialogues politiques annoncés, suspendus ou avortés. Chaque cycle électoral ravive les promesses de réformes, d’inclusion et de justice, avant de retomber dans une routine institutionnelle qui laisse intactes les frustrations. Les tensions identitaires, les inégalités sociales persistantes, la question de l’esclavage et de ses séquelles, la marginalisation de certaines composantes nationales, ainsi que la défiance chronique envers les institutions, constituent autant de bombes à retardement que le temps seul ne désamorcera pas.
Le dialogue national, aujourd’hui remis à l’agenda, ne peut réussir que s’il rompt avec les pratiques du passé. Il ne s’agit pas d’un simple exercice de communication ni d’un cadre de cooptation destiné à donner une illusion de consensus. Un véritable dialogue suppose une volonté sincère d’écouter, de reconnaître les torts, et surtout d’accepter que certaines revendications légitimes remettent en cause des équilibres établis. C’est précisément là qu’intervient la nécessité d’un leadership exceptionnel, capable de dépasser les intérêts immédiats du pouvoir pour privilégier l’intérêt supérieur de la nation.
La Mauritanie a besoin d’un dirigeant qui ose dire que l’unité nationale ne se décrète pas, mais se construit par la justice. D’un responsable politique qui reconnaît que la stabilité durable ne peut être fondée sur l’exclusion, la peur ou le silence imposé. À l’image de Frederik de Klerk, un tel leader devrait comprendre que céder du pouvoir n’est pas un signe de faiblesse, mais un acte de responsabilité historique.
Ce leadership est d’autant plus urgent que la jeunesse mauritanienne, majoritaire dans la population, observe avec un mélange de résignation et de colère un système politique qui peine à se renouveler. Le chômage, la corruption, l’injustice et l’absence de perspectives nourrissent une défiance dangereuse envers l’État. Or, l’histoire montre que lorsque les voies pacifiques du changement semblent bloquées, les sociétés finissent par emprunter des chemins plus radicaux.
Être le « Frederik de Klerk » de la Mauritanie ne signifie pas gouverner seul ni imposer une vision personnelle. Cela signifie créer les conditions d’un compromis national authentique, où majorité et opposition, société civile, jeunes, femmes et communautés marginalisées participent à la définition d’un avenir commun. Cela implique également d’accepter des mécanismes indépendants de suivi et de mise en œuvre des conclusions du dialogue, afin d’éviter qu’il ne rejoigne la longue liste des occasions manquées.
La responsabilité n’incombe pas uniquement au pouvoir en place. L’opposition, elle aussi, doit se hisser au niveau de l’enjeu historique. Elle doit dépasser les calculs partisans à court terme et s’engager dans le dialogue avec un esprit constructif, sans renoncer à ses principes. Un dialogue crédible exige des interlocuteurs crédibles, prêts à faire des concessions réciproques au nom de la paix civile et de la cohésion nationale.
La Mauritanie dispose d’atouts considérables : une position géostratégique importante, des ressources naturelles prometteuses, et un héritage culturel riche et diversifié. Mais sans une gouvernance inclusive et courageuse, ces atouts risquent de se transformer en sources supplémentaires de tensions et de conflits. L’exemple sud-africain démontre qu’aucune situation, aussi bloquée soit-elle, n’est irréversible lorsque le courage politique rencontre la volonté populaire.
Aujourd’hui, l’histoire regarde la Mauritanie. Le moment est venu de savoir si ses dirigeants sauront saisir l’occasion pour écrire une nouvelle page, ou s’ils se contenteront de gérer l’existant en reportant les problèmes à demain. La Mauritanie n’a pas seulement besoin d’un dialogue de plus ; elle a besoin d’un acte fondateur. Elle a besoin d’un leadership capable de choisir la réconciliation plutôt que la confrontation, la réforme plutôt que l’immobilisme.
En définitive, dire que la Mauritanie a besoin de son Frederik de Klerk, ce n’est pas invoquer un homme providentiel, mais appeler à une prise de conscience collective incarnée par un leadership audacieux. Car l’avenir d’une nation ne se joue pas seulement dans les discours, mais dans le courage de ceux qui acceptent de transformer le pouvoir en responsabilité historique.
Alioune Ly, Redacteur en Chef
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