Accueil MAURITANIE Entretien avec Maître Mohamed Vadel ELHADY “Ghazouani doit faire mieux…”

Entretien avec Maître Mohamed Vadel ELHADY “Ghazouani doit faire mieux…”

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Maître Mohamed Vadel Elhady est un expert judiciaire, ancien directeur de campagne et cadre de banque, directeur de la toute première Webradio et WebTV mauritanienne intitulé Nouakchottvoice.

Nous évoquerons plusieurs sujets d’actualité en Mauritanie, notamment politique, économique, droit de l’homme et liberté d’expression.

Senalioune.com : Maître Bonjour,

Maitre : Bonjour,

Senalioune.com : En tant que politicien, ancien candidat et directeur de campagne, comment voyez-vous la scène politique mauritanienne à l’heure actuelle ?

Maitre : Avant la prise de pouvoir du nouveau Président Ghazouani, la classe politique mauritanienne, au cours des dernières décennies, a connu une forte division entre les pôles de la majorité et l’opposition.

Dès lors, la volonté du régime du président Ould Ghazouani de réconciliation et d’apaisement qui a créé une forte confusion au sein de la classe politique.

Le régime du président Ould Ghazouani a pu se débarrasser de son prédécesseur et installer les bases de sa propre gouvernance des affaires publiques d’une manière très différentes de celle adoptée auparavant par le régime de l’ex-président Mohamed Ould Abdel Aziz.

Il a rapidement stoppé toutes ces guerres et adopté des critères plus objectifs pour déterminer la loyauté à son régime et rejeter les attaques contre ses opposants politiques qu’il a qualifié de partenaires.

Je pense que la Mauritanie s’oriente vers un nouveau mode de gouvernance, permettant l’apaisement et instaurant plus de confiance entre les parties de la majorité et l’opposition grâce au pragmatisme du président Ghazouani.

Senalioune.com : Vous avez eu des expériences avec les régimes au pouvoir en tant que jeune et homme politique, et avec l’opposition, alors que vous vous luttiez auparavant dans des rassemblements de jeunes révolutionnaires. Pensez-vous que le moment est venu pour une trêve et que tous les partis travaillent sous un même toit ?

Maitre : Je pense que les jeunes s’ennuient avec des promesses vides, et en effet il y a une grave congestion sociale créée par le régime de Ould Abdel Aziz, mais en retour les jeunes sont bien conscients de la fragilité de la situation et de la gravité des conflits sociaux, comme l’est aussi le régime qui comprend le risque de la confrontation avec les jeunes. Nous attendons donc de s’assurer de la vraie voie vers laquelle le régime de Ould Ghazouani s’engage  celle de l’apaisement et d’ouverture à l’opposition ou juste phase transitoire après laquelle il montrera un autre visage).

Certes, des mesures pratiques ont déjà commencé à être instaurées, notamment les rencontres organisées avec les leaders de l’opposition et l’annulation des mandats d’arrêt contre les hommes d’affaires tout dernièrement, ce qui constitue des étapes importantes et nécessaires contribuant de manière significative à l’instauration d’une confiance entre les opposants et le régime de Ghazouani.

Senalioune.com : Concernant les Hommes d’affaires, pensez-vous vraiment que le pouvoir judiciaire a rendu la décision de façon indépendante et qu’il n’y a pas eu d’intervention directe du président?

Maitre : Personnellement, je ne remets pas en cause l’intégrité de la justice mauritanienne, mais je ne fais pas confiance aux intentions de l’exécutif, qui avait toujours l’habitude de dominer les pouvoirs législatif et judiciaire, et parce que la volonté politique n’a jamais été présente en Mauritanie pour séparer ces autorités, car aucun président mauritanien n’ayant preuve de bonne volonté d’assurer cette séparation.

Le Président Ould Ghazouani par contre, a voulu, par le biais du ministère en charge de la justice, faire passer un message positif envers le pouvoir judiciaire très salué.

Apparemment, comme l’a dit le porte-parole du gouvernement, le président n’est pas intervenu en ce sens qu’il n’a pas directement ordonné d’annuler les mandats et de libérer les biens de l’homme d’affaires Mohamed Ould Bouamatou, gelés par le régime de l’ex-président Aziz.

Il est très positif pour moi que le président envoie ce message fort signifiant qu’il n’a pas l’intention de s’interférer dans les affaires du pouvoir judiciaire dont il est le garant de l’indépendance.

Senalioune.com : Vous avez vécu les dernières élections à l’intérieur du pays (Nouadhibou) et vous avez des réserves sur le déroulement des élections. Nous n’entrerons pas dans les détails, mais considérez-vous que Ould Ghazouani pourra bien faire avancer le pays ?

Maitre : Il pourra, tant qu’il distinguera le bon grain de l’ivraie., et tant qu’il donnera primauté à l’intérêt du peuple mauritanien et pèsera les choses avec un équilibre de raison et de sagesse loin de l’insouciance et de l’entêtement excessif. Il pourra s’il ne fait pas face à la réforme et la progression des choses en se reposant sur des collaborateurs inaptes, sans vision ni rattachement à son programme et aux valeurs qu’il adopte en tant que président de la république.

D’ailleurs, je pense qu’il a commencé à se rendre compte qu’il est entouré de mauvaises personnes et il est très probable qu’il se débarrasse le plus tôt possible de ces personnes, sans que cela ait un impact négatif sur la scène politique.

Senalioune.com : Récemment, on parle d’un «conflit»  entre l’ancien président Aziz et l’actuel, dans quelle mesure voyez-vous la crédibilité du conflit et quelles sont ses conséquences?

Maitre : Il n’y a pas de conflit entre le président actuel et l’ancien président en tant que personnes et ne pourra avoir lieu, et ceci est une autre différence entre Ghazouani et Aziz, vous vous souvenez des conflits interpersonnels que le président Aziz avait provoqué avec plusieurs opposants, lesquels conflits n’étaient pas à caractère public.

Ghazouani, d’après moi, n’adopte pas cette posture et n’accorde pas d’importance à cette question de conflit entre lui et Aziz, d’ailleurs diabolisé par les médias.

Par contre, nous vivons une transition entre deux systèmes différents, dans le discours, le style, la pensée et dans la vision de la gestion des affaires publique et des relations extérieures et l’intérêts du pays.

Il y a un nouveau président qui vient avec son propre système de gouvernance et qui apparemment ne veut pas faire table RAZ des réalisations des systèmes qui l’ont précédé. 

Par conséquent, le système du Président Ould Ghazouani est différent du système de Ould Abdel Aziz et tous ceux qui travaillent aujourd’hui avec Ould Ghazouani et qui ont déjà travaillé avec Ould Abdel Aziz ont rapidement découvert ces différences, et ont changé leurs méthodes, leurs déclarations étant devenues différentes de celles de l’époque de Ould Abdel Aziz, chose normale parce que l’exécutif suit la vision du président et les ministres jouent leur rôle en fonction de cette vision qui détermine les bases du régime en place.

Senalioune.com : Si un remaniement ministériel est imminent, quels secteurs doivent être modifiés ?

Maitre : Je crois que les ministres sont tous hautement qualifiés et responsables et aptes tous à exercer leurs fonctions, mais je pense que certains ministres ont passé de longue période à leur poste, s’ils peuvent jouer un rôle, ils l’ont joué et il est très souhaitable que la place soit cédée à d’autres compétences nationales, dans l’intérêt du pays.

En revanche, s’il est nécessaire de préciser des ministères spécifiques, alors le ministère du Pétrole et le ministère de l’Enseignement supérieur ainsi que le ministère de l’Intérieur sont bien des ministères nécessitant vraiment le changement de leurs leaders, en particulier le Ministre de l’Intérieur, qui, s’est concentré sur des dossiers non positifs et à créer des faux problèmes en cherchant à restreindre la liberté de la presse nationale à travers des arrestations non justifiées et l’enlèvement de quelques journalistes tout dernièrement, ce qui a porté préjudice à la liberté d’expression.

Il adopte également des méthodes d’oppression sévères et inacceptables contre les manifestants partout dans le pays et plus particulièrement (Nouakchott, Nouadhibou et Chami).

Senalioune.com : Pour passer du côté des droits de l’homme, vous êtes un expert judiciaire (auxiliaire de la justice) : Quel regard portez-vous sur la réalité du secteur aujourd’hui, à la lumière des réformes récemment adoptées ?

Maitre : La Mauritanie a pris des mesures objectives et a considérablement progressé dans ce domaine, ce qui a été traduit par son élection à la fin de l’année 2019 en tant que membre du Conseil des droits de l’homme des Nations Unies, un point remarquable compté pour le commissariat des droits de l’homme, et a également préservé ses acquis avec un ajout qualitatif dans le domaine : L’activation de la commission nationale des droits de l’homme qui a pu, jusqu’à présent, remplir pleinement sa mission.

De nombreux militants des droits de l’homme ont exprimé leur satisfaction de la situation des droits de l’homme en Mauritanie, et malgré cela, il y a des problèmes sur le plan social et le plan du développement qui nécessitent encore beaucoup de travail, ce à quoi le Président de la République a prêté attention en créant l’agence “Taazour” que nous espérons, jouera un rôle déterminant dans l’éradication de la pauvreté et les séquelles de l’esclavage.

On peut également dire que le programme “Amani” lancé par le président Ould Ghazouani est destiné, selon lui, aux banlieues de Nouakchott entre dans ce cadre et pourra contribuer, s’il est bien réalisé, à la lutte contre ces phénomènes nuisant à la stabilité du pays et à son développement.

Cependant, on ne peut nier qu’il existe de nombreuses questions en suspens dans le domaine des droits de l’homme et de la liberté d’expression qui doivent être davantage traités, notamment en ce qui concerne l’accès de la presse à l’information et la violation de la loi relative au droit à la manifestation, la mentalité des administrateurs du ministère de l’Intérieur qui reste figée sur l’autorisation préalable contrairement à la loi alors qu’il doit s”agir tout simplement d’un simple avis dans le but de sécuriser le lieu où sera organisée la manifestation et de s’assurer qu’il ne constitue pas un risque à la sécurité des personnes manifestantes. Les autorités considèrent qu’il est obligatoire d’avoir l’autorisation préalable, ce qui est vraiment décevant.

Senalioune.com : Vous êtes également journaliste et directeur d’une organisation médiatique, la presse contribue-t-elle au rôle qui lui est confié ?

Maitre : La presse n’a pas été en mesure de remplir son rôle car l’État ne la classe pas comme quatrième pouvoir et ne lui permet pas d’accéder systématiquement à l’information, et il la traite avec beaucoup de sensibilité et une prudence excessive.

Malgré cela, les contributions de la presse sont tangibles et fortes. Le secteur a vraiment besoin de beaucoup de travail et d’efforts et a surtout besoin de l’application des normes plus équitables et plus justes par l’État qui doit mener des réformes concrètes dans ce sens.

Il est également urgent et très nécessaire d’examiner les mécanismes de gestion de la commission en charge de la caisse de gestion des subventions accordées à la presse ainsi que la loi de presse et le rôle de la haute autorité de la presse et de l’audiovisuel (HAPA) pour permettre d’obtenir plus facilement et à moindre coût les licences de radio et de télévision.

Je pense que l’État devrait profiter de l’opportunité du développement du secteur de la presse en augmentant le nombre d’institutions de médias audiovisuels, ce qui contribuera au développement du domaine et rehaussera son apport à l’économie et au développement du pays en général. Par exemple, il est possible de créer des modes des licences audiovisuelles régionales et locales au niveau des régions du pays et les moughatàas, ce qui sera une action très importante et contribuera à la sensibilisation et sera un véritable levier du développement local. Je ne sais pas pourquoi l’Etat ne le fait pas.

De plus, limiter les institutions médiatiques à trois ou quatre stations de radio et deux ou trois chaines TV libres avec un coût de licence trop cher n’exprime pas une bonne volonté de l’Etat envers la présence des médias indépendants, de mon point de vue.

Je crois que notre webradio et webtv« Nouakchottvoice » en est un exemple concret, car c’est une radio et chaine électroniques qui n’a pas pu se voir capable de sortir du monde connecté (Internet) vers la diffusion par satellite ou par antenne FM, malgré l’importance de son contenu et le budget qui y a été investi, ce qui est un inconvénient du régime précédent, et nous ne savons pas si nous aurons la possibilité d’obtenir une licence ou non, même si nous le demandons de toute urgence et nous espérons que de nouvelles procédures plus adaptées à notre contexte soient appliquées par l’autorité de tutelle et la HAPA.

Senalioune.com : En fin de cet entretien, quel est votre dernier message ?

Maitre : Je profite de cette occasion pour remercier votre institution respectueuse pour cette invitation et vous souhaiter du succès.

Je dis finalement qu’un État ne se construit pas avec les paroles, ces sont les bons actes qui permettront de bâtir un pays et permettre à tous ses fils d’y vivre en paix et égalité.

Un seul mandat présidentiel ne suffit pas, ni deux, ni plusieurs, c’est avec le temps, beaucoup du temps d’ailleurs que cela sera possible. 

Nous devons continuer à travailler main dans la main afin de préserver ce que nous avons construit et donner à chacun la possibilité de contribuer depuis sa place à la construction de cette patrie que nous aimons tous et laisser derrière nous tout ce qui nous divise et profiter de notre pluralité pour se réunir autour des projets fédérateurs et aspects positifs.

C’est ainsi que notre Mauritanie deviendra un pays développé.

Senalioune.com : Maître Mohamed Vadel ELHADY merci beaucoup.

Propos recueillis par Moustapha Sidiya

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