La Russie aurait utilisé son droit de veto au Conseil de sécurité des Nations unies pour s’opposer à un projet de résolution américain portant sur le Sahara occidental, selon des informations relayées depuis Alger. Le geste, inhabituel sur un dossier africain où Moscou privilégie généralement l’abstention, modifie l’équation diplomatique autour d’un conflit figé depuis le cessez-le-feu de 1991 et la création, la même année, de la Mission des Nations unies pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (MINURSO).
Un dossier sahraoui que Washington cherche à verrouiller depuis 2020
Le projet américain s’inscrit dans la continuité d’une orientation prise en décembre 2020, lorsque l’administration Trump avait reconnu la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental en contrepartie de la normalisation entre Rabat et Tel-Aviv. Depuis, la diplomatie américaine, quelle que soit la couleur politique de la Maison-Blanche, pousse à faire du plan d’autonomie marocain, présenté en 2007, la base « sérieuse et crédible » de tout règlement. Ce vocabulaire a progressivement irrigué les résolutions successives du Conseil, au grand dam de l’Algérie et du Front Polisario, qui défendent l’option référendaire inscrite dans la résolution 690.
La bascule de Paris, officialisée en juillet 2024 par la lettre d’Emmanuel Macron au roi Mohammed VI reconnaissant à son tour le plan marocain, puis celle de Madrid en 2022, avait laissé Alger de plus en plus isolée parmi les capitales occidentales. Côté africain, le Kenya, la Zambie ou le Ghana ont également infléchi leur position, pendant que la République arabe sahraouie démocratique conserve une reconnaissance diplomatique dans une trentaine d’États et siège à l’Union africaine. Le blocage russe, dans ce paysage, rouvre une marge de manœuvre que l’on croyait refermée.
Moscou, variable longtemps discrète d’une équation nord-africaine
La Russie n’a pas pour habitude d’intervenir frontalement sur le dossier du Sahara occidental. Depuis le début des années 2000, elle s’est le plus souvent abstenue lors des votes relatifs à la MINURSO, soulignant la nécessité d’une solution négociée entre les parties et refusant tout préjugement sur le statut final du territoire. Un veto marquerait donc une rupture tactique, et pas uniquement procédurale.
Cette rupture ne surprend qu’à moitié. Les échanges commerciaux entre Moscou et Alger ont dépassé trois milliards de dollars en 2023, et l’Algérie demeure l’un des premiers clients africains de l’industrie russe d’armement, avec près d’un quart des importations militaires du continent sur la dernière décennie, selon les ordres de grandeur publiés par le SIPRI. La visite du président Abdelmadjid Tebboune à Moscou en juin 2023, et la signature d’une déclaration de partenariat stratégique approfondi, ont scellé une convergence que la guerre en Ukraine n’a pas entamée. Pour le Kremlin, défendre la lecture algérienne du dossier sahraoui est aussi une manière de rendre la monnaie de sa pièce à une diplomatie américaine très active au Sahel et en Afrique du Nord.
Rabat, Alger et le Polisario face à un calendrier onusien resserré
Le mandat de la MINURSO est traditionnellement renouvelé fin octobre, pour une durée d’un an. Toute paralysie prolongée du Conseil pèserait directement sur la présence des quelque 200 observateurs militaires déployés le long du mur de défense marocain, et sur les mécanismes de surveillance du cessez-le-feu, déjà mis à mal depuis la rupture annoncée par le Polisario en novembre 2020 à la suite des incidents de Guerguerat.
Pour Rabat, qui a construit une diplomatie économique efficace, notamment via l’extension du port de Dakhla et les projets d’investissements dans les provinces du Sud, un blocage onusien complique la narration d’un règlement en voie d’aboutissement. Pour Alger, à l’inverse, il offre une respiration politique après plusieurs années de reculs diplomatiques, de la crise avec Madrid à la perte d’influence au sein de la Ligue arabe. Le Front Polisario, enfin, voit dans le geste russe une validation implicite de sa demande d’un cadre strictement onusien, détaché des reconnaissances bilatérales de la souveraineté marocaine.
Reste que l’épisode new-yorkais ne tranche rien sur le fond. Il souligne surtout une évidence stratégique : le dossier du Sahara occidental est redevenu un théâtre où se mesurent, par procuration, les grandes puissances. La prochaine séquence, celle du vote de renouvellement du mandat de la MINURSO, dira si Moscou entend transformer ce coup diplomatique en doctrine durable, ou s’il s’agit d’un signal ponctuel adressé à Washington et à ses partenaires maghrébins.


