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Sénégal: Ces mauvaises promesses du pétrole et du gaz tues ou négligées par les médias

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L’exploitation pétro-gazière en vue, avec la découverte d’importants gisements ces dernières années, promet le meilleur au Sénégal, des lendemains chantants pour la population et un réel espoir pour le développement du pays. Mais à côté du meilleur, le pire n’est pas loin.

Et très malheureusement, de manière inconsciente ou volontaire, la grande majorité des médias sénégalais censés mettre le doigt sur différentes problématiques connexes à l’exploitation de ces ressources ne le font presque pas. Le revers de la médaille n’est pas montré avec force arguments.

Cela dit, le traitement de l’information relative au pétrole et au gaz depuis qu’on en parle est plus ou moins superficiel. Les journalistes ne font qu’égratigner le sujet ou le traitent de manière événementielle. Les enquêtes sur des thématiques précises et les reportages sur l’impact de l’exploitation de ces ressources sur la pêche et l’agriculture manquent cruellement, le passé des sociétés minières n’est pas connu. L’avis des populations riveraines est presque absent dans les médias. Nombre de sources qui entrent en jeu dans la question ne sont pas consultées à moins que ce ne soient des politiciens.

L’exploitation du pétrole et du gaz est un sujet important qui  a beaucoup de ramifications et auraient dû être une matière inépuisable pour les médias. Les enjeux de ces ressources sont d’ordre économique, environnemental, géopolitique, voire politique et diplomatique. Mais force est de constater que les journalistes censés enquêter, faire des reportages, explorer divers angles de traitement de l’information pour éclairer les populations y compris les décideurs sur les choix qui vont être les leurs en la matière, en fonction des informations disponibles, n’explorent pas le sujet dans le fond pour en exposer tous les enjeux.

En effet, depuis trois ans que l’on parle du pétrole et du gaz, l’écrasante majorité des journalistes se contente d’attendre et de colporter un communiqué, un rapport d’une société minière ou du gouvernement qui ne fait que passer sa communication dans la plupart du temps.

D’ailleurs, ce sont parfois des plans de communication méthodiquement planifiés, savamment pensés que les médias accompagnent aveuglément au lieu de s’attarder sur un point précis du communiqué, d’une déclaration et de l’analyser avec des sources primaires. A titre d’exemple, Hamadou Tidiane, Sy, directeur de l’Ecole supérieure de journalisme et des métiers de l’Internet et de la communication (E-Jicom), note que les sociétés aurifères ne gagnent «qu’une infime partie de leurs revenus via l’exploitation de l’or». Par contre, le plus gros de leur profit provient de leurs actions en bourse. Et donc, quand elles délivrent des communiqués souvent positifs pour annoncer la découverte d’un important gisement, avec telles ou telles caractéristiques, le cours de leurs actions en bourse monte et les gens achètent leurs actions.

Conscientes de cela, les sociétés minières jouent beaucoup sur la communication et les journalistes participent à cela en ne cherchant pas à aller au-delà du communiqué, de la déclaration, bref de l’information reçue. C’est pourquoi Hamadou Tidiane Sy  invite les journalistes du Sénégal à toujours aller au-delà des communiqués ou des déclarations des officiels (présidents, ministres, etc.) dans  l’affaire du pétrole et du gaz.

E-jicom organise un atelier de formation justement sur ces questions du 19 au 21 mars à l’intention des journalistesLes journalistes, au lieu d’attendre les infos doivent anticiper, aller vers l’information avec leurs propres questionnements. Ils doivent être dans une démarche proactive et curieuse, en explorant la question sous toutes ses coutures. Toutefois ces documents (communiqués, déclarations), somme toute utiles, devraient plutôt servir de point de départ à des enquêtes diverses sur différents points qu’ils soulèvent. Mais le constat est qu’une fois transmis aux médias, ceux-ci souvent les diffusent texto et de manière brute.

Journalistes ou chargés de com’ ?

L’autre aspect à revoir dans le traitement médiatique des questions du pétrole du gaz c’est des sources.   Au lieu d’essayer de trouver les sources primaires d’informations, les  professionnels des médias se contentent des sources secondaires ou celles qui n’ont pas qualité à se prononcer sur le sujet de manière indépendante.  C’est le cas souvent des opposants qui sont dans la politique politicienne tout comme le gouvernement qui peut être dans la propagande pur et simple, chacun défendant bien évidemment sa chapelle.

Or, sur certaines questions seuls les ingénieurs impliqués dans la recherche, les avocats ou des experts peuvent répondre. Dans certains cas, on peut faire appel aux ministères impliqués dans la signature des contrats ainsi que des avocats. En effet, nombre de sources gravitent autour de cette question du pétrole et du gaz : des cabinets d’avocats, des ingénieurs, des experts, des économistes, des fiscalistes, des sociétés minières elles-mêmes, des consultants, des experts en environnement, la société civile, les activistes, l’Etat, des ministères (des Mines et de l’industrie, de l’Economie et des Finances, de l’Environnement), etc.

Mais toutes ces sources ne sont pas pertinentes ou prioritaires pour tel ou tel aspect de la question. Et curieusement, ces sources ne sont pas explorées par les médias sénégalais. Quand un opposant parle du pétrole en attaquant le pouvoir est-ce que ce n’est pas de la politique politicienne ? Quand l’Etat parle du pétrole sur certains aspects n’est-il pas dans sa logique de propagande ?

La côte sénégalaise saucissonnée de Saint-Louis au cap Skiring : qui en parle?

Les journalistes ne se posent pas les bonnes questions et se gardent d’aller à la pêche. Pourtant, de nombreuses questions relatives à l’exploitation du pétrole et du gaz méritent des investigations, des reportages, des résultats d’études, l’éclairage d’experts. Il appartient aux médias de faire ce travail. Par exemple quels sont les impacts de l’exploitation pétrolière sur l’agriculture, la pêche, les ressources marines, la santé des populations riveraines, sur le foncier au Sénégal ? Sachant que dans certains pays comme le Nigéria, des terres cultivables ont été sacrifiées, la nappe phréatique polluée par l’huile, les ressources marines contaminées, certaines ayant carrément disparu et des communautés contraintes à l’exode, quelles mesures prend-ton au Sénégal, en amont, pour parer à de telles éventualités. Bien sûr, des cabinets d’experts vont faire des études sur les impacts environnementaux pour dire que oui tout est sans faute. Mais jusqu’où ces cabinets ont-ils été indépendants dans le travail ? N’ont-ils pas versé éventuellement des pots de vins pour bâcler le travail ? Dans la procédure de sélection le cabinet retenu est-il le plus  le qualifié, le plus  pertinent en termes d’offre ou bien  ce cabinet a-t-il corrompu des autorités pour gagner le marché ? Voici autant de sujets qui auraient pu occuper les médias entre autre dans le traitement des questions du pétrole et du gaz ?

«Le pétrole et les autres ressources sont généralement associés à l’idée d’une grande richesse, mais si on ne fait pas attention, on risque d’entrer dans une situation difficile. La plupart des grands scandales qui sont survenus dans le monde ont  été causés par l’exploitation du pétrole. Notre mission en tant que journaliste, c’est d’anticiper», a alerté le journaliste Tidiane Kassé qui animait un panel lors de  cet atelier de E-jicom intitulé «Pétrole et gaz, quel traitement pour les médias».

Sur le plan environnemental par exemple, aujourd’hui le long des 700 km de côtes que compte le Sénégal sont occupés par différentes sociétés minières. Dans quel état sera la côte sénégalaise dans 50 ans ?  Cela devrait être un sujet d’enquête journalistique à titre prospective aux fins d’informer les Sénégalais, selon le panéliste. « Seul un public informé peut pousser ses dirigeants à rendre compte. Or les médias négligent souvent les conséquences juridiques, économiques et environnementale liées à l’extraction des ressources »,  a estimé Tidiane Kassé. De ce point de vue, les journalistes doivent informer les populations de ce qui se fait, de comment c’est fait, qui bénéfice de quoi et qui profite de quoi ?

On parle toujours et beaucoup des contacts pétroliers, mais c’est une arlésienne.  Alors que ces documents disponibles dans d’autres pays, au Sénégal, c’est un secret.  On ne voit jamais.  Même si l’Etat officiellement refuse jusqu’à récemment de les mettre à la disposition du public, par quels autres moyens les journalistes ont-ils tenté de mettre la main sur les contrats pour connaitre le contenu ou se  le faire lire et expliquer par un expert, un spécialiste ou un avocat afin d’en avoir le décryptage moins technique et plus accessible ?

Qui occupe quel poste dans les sociétés minières ?

Dans le secteur pétrolier, il y a différents type d’emplois et quantité d’expertises. De l’emploi hautement qualifié au moins qualifié. Au sein des sociétés minières qui opèrent au Sénégal : Cairn Energy, BP, Timis Corporation, Far Limited… combien de Sénégalais y travaillent ? Quels postes occupent-ils ? Ne sont-ils pas éventuellement relégués aux postes d’ouvriers alors que dans d’autres pays on exige aussi que le pays puisse avoir des postes hautement qualifiés ? Qui profite et qui bénéfice de ces ressources ?  Les sociétés assurent-elles leur responsabilité sociale vis-à-vis des riverains ? Les sociétés minières n’auraient-elles pas confié que des emplois qualifiés à des étrangers, notamment leurs compatriotes ? Qu’est-ce qui explique que dans les parts ce qui revient au Sénégal est très faible comparé à ce que prennent les multinationales ? (10% ou 30% au Sénégal selon des sociétés). Quels sont les différents métiers dans le secteur du pétrole ? Les Sénégalais ont-ils accès à ces emplois ou ce sont des multinationales qui viennent avec leurs experts en réduisant les Sénégalais aux emplois d’ouvriers ? Que pensent les populations sur l’exploitation de cette ressource, Comment les populations déguerpies des sites ont-elles été indemnisées ? La phase d’exploitation qui est annoncée pour 2022 sera-elle effective ?

Les médias sénégalais sont censés être très au fait de cette question d’exploitation pétro-gazière. Ils sont censés explorer les différents contours, les différentes problématiques ayant trait à l’exploitation de ces ressources. Mais dans les faits, depuis des années que l’on parle de ces ressources les journalistes au Sénégal n’ont fait qu’égratigner le sujet, le traiter de manière factuelle, rapporter les propos des opposants, du président, des ministres, des sociétés minières à travers leurs déclarations et communiqués.

La découverte du pétrole au Sénégal, encore en phase exploratoire suscite beaucoup d’espoir en termes de développement parce que ce sera sans doute des ressources additionnelles destinées aux projets e développement.  C’est incontestable dans la théorie. 2022 est la date annoncée pour la phase d’exploitation. Mais si on n’y prend garde, on va détruire l’agriculture, la pêche, créer de graves problèmes de santé aux populations, les revenus très faibles du pays par rapport à ce que prennent des multinationales tirées de cette exploitation vont être mal distribuées.

Il appartient aux médias de mettre ces débats sur la table non pas en faisant dans la spéculation mais en enquêtant sérieusement et en faisant appel aux personnes ressources pertinentes, en donnant la parole aux populations impactées directement ou indirectement. Il  faut aussi se souvenir que des pays  comme la Mauritanie et le Kenya avaient fait des investissements massifs dans le secteur du pétrole, et on a beau faire du bruit autour du sujet, ces pays ne s’en sont presque pas sortis.

Donc prudence !  En dépit de la qualité et de la quantité exceptionnelles des gisement du Sénégal, rien n’est encore joué. Ce n’est pas que quelques journalistes ne se posent pas ces questions pertinentes qui les poussent à enquêter, mais seulement le mouvement aurait du être massif.

Par Noël SAMBOU/SENENEWS

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